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Echos du "Kankurang..."

par Bacary Goudiaby 25 Juillet 2013, 01:07

« À chaque maman guenon d’envisager, dans la perspective de sa propre survie et celle des siens, la trouvaille expédiente qui lui permettrait de mener à bon port son bébé à califourchon sur le dos. » C’était ainsi que lui parlait sa grand-mère, à le lui seriner à l’infini de peur qu’il n’abandonnât la proie pour l’ombre sans tirer avantage des bons offices de cette astreignante nécessité que recelait la vie en communauté. Il fallait dire qu’elle était précautionneuse, sa grand-mère. Elle refusait obstinément de lâcher son unique petit fils auquel elle tenait comme à la prunelle de ses yeux dans cette jungle sans se prémunir au préalable contre les instabilités d’une monte défectueuse. Elle formait le vœu qu’il s’adaptât à ce dos, ce qui lui garantirait une arrivée saine et suave ou, au mieux, sans anicroche.

Sa grand-mère s’y connaissait bien en boot, cette pratique courante et bien africaine qui consistait à lier le corps de l’enfant à celui de la mère, la chair de sa chair, jusque dans ses occupations quotidiennes lorsqu’elle vaquait aux soins du ménage. C’était là un des apanages de la femme dans ce coin du monde. Le procédé restait tout à fait fonctionnel alliant judicieusement les obligations de l’accomplissement de la rude besogne à la mobilisation des bons réflexes de l’affection maternelle, gage véritable d’un amour sans faille. Toute une science.

Bigadjio Samaté, et toujours et encore par la volonté de cette grand-mère qui refusait même de l’appeler par le prénom que son propre père lui donna, avait ainsi fini par comprendre et accepter cette exigence de vivre dans la constance d’une conviction inébranlable liée aux vertus d’un comportement associé à la culture propre à chaque individu. Sa grand-mère ne pouvait qu’avoir raison. Elle qui vit bien de l’eau couler dans les rivières depuis que sa culture, sa manière d’être elle-même, lui avait ouvert la voie royale. À l’instar de cette aïeule archétype, Bigadjio se devait de décliner complètement toutes ses certitudes qui le poussaient à ne plus se sentir. Il lui fallait observer scrupuleusement le grand principe expérimental, ce doute philosophique.

Richard Kuntzmann, le breton de Plougastel-Daoulas et Bigadjio Samaté le Diola de la Casamance, région au sud du Sénégal, étaient copains comme cochons. Une amitié que même le temps ne parvenait pas à éroder. Une amitié que Lugdunum, la capitale des Gaules, cette ville couchée en chien de fusil tout en abandonnant ses flancs à la merci des caprices des deux fleuves du Rhône et de la Saône aux eaux boueuses et tumultueuses, regardait passer sans réellement y prendre garde, comme pour toutes ces choses à la fugacité d’un météore qui traversait son ciel gris.

Ce mardi 22 octobre de l’année 2000, Bigadjio s’affairait nonchalamment dans son petit appartement situé sur la rue Imbert Colomès sur les pentes de la Croix-Rousse à Lyon. Il profitait ainsi de ces rares moments où il lui était donné de se retrouver seul et sans obligation particulière ni démarche en vue d’un autre emploi ni ces petites choses futiles mais nécessaires au quotidien d’un travailleur immigré en quête de repères.

Au chômage à plus de quarante balais et nègre de surcroît, cela suffisait à sa peine et à son désarroi. Le bel Eldorado dont les aînés avaient tant chanté les louanges lors de leur retour au pays avec une jubilation incitative n’était plus de mise. Les rêves avaient cédé la place à une vision de cauchemar. Lui, au lieu de Byzance, avait trouvé la Pologne, cette misère insidieuse. Il servit jusqu’à ce que la machine jugeât qu’il était bon à larguer pour laisser place à de nouveaux bras plus jeunes et bon marché, venus de l’est, plus insouciants à dilapider leur force, leur verdeur et leur jouvence… Il ne pouvait s’empêcher de penser avec une violente amertume à ces candides Africains postulant à l’immigration et qui étaient prêts à dissiper leur vie et se faufiler clandestinement à l’intérieur d’un train d’atterrissage ou à bord d’une barque de fortune parce qu’on leur avait échafaudé des craques à éberluer Jocrisse. Bien sûr, le pouvoir en place porté par un rêve de changements politique et économique ne faisait rien pour les en dissuader. Ce gâchis arrangeait tout le monde, semblait-il. La simple perspective de voir un des siens débarquer dans cette galère lui glaçait le sang.

Il s’échinait à mettre un peu d’ordre dans tout ce fouillis de vielles photos, de vieilles coupures de journaux, de vieilles lettres d’amour du pays… Il y avait également dans ce binz des bouquins usagés aux couvertures dans un tel état de délabrement qu’on était en droit de se demander comment elles avaient réussi à atteindre cette étape ultime dans leur degré de décrépitude, quelques objets insolites impliquant une valeur sentimentale ou de simples fétiches. Il espérait disposer de tout le tantôt à fureter dans ses souvenirs que le temps et les variations de l’existence même figeaient dans une sorte de dévastation pour les enfouir à jamais sous les décombres d’un champ de ruines. L’appartement était dans un joli foutoir, sans parler des murs qu’il fallait bien se décider à repeindre un jour. Avec son travail à l’usine, il ne trouvait jamais le moment de se livrer à ces petites choses qui font le sel d’une vie: peindre, bidouiller, bricoler… et peut-être même … écrire… si jamais… Qui sait ?

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