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C'était le 26 septembre 2002...

par Bacary Goudiaby 27 Septembre 2013, 16:38 Héritages d'Afrik

A l'occasion du triste anniversaire souvenir du naufrage du bateau le Joola le 26 septembre 2002 au large des côtes de la Gambie, je vous propose de partager avec moi ces lignes extraits de mon livre "Le Kankurang d'Allah". Ces lignes m'ont été inspiré lors d'un voyage à Ziguinchor. Ce voyage coïncidait avec le 8ème anniversaire de cette grande catastrophe qui a frappé le peuple sénégalais.

...Lorsqu’il remonta à la turne, il y régnait un joyeux bastringue entre Richard, Chantal, le chat et les petits moineaux qui avaient tout envahi le balcon jusqu’au salon. Tout le monde dansait. Richard avait mis un vieux microsillon zaïrois qu’il avait déniché en fouillant parmi les disques. Tout le monde buvait de la bière. Les moineaux s’étaient installés dans la cuisine. Ils avaient éventré le sac de graines que Lynou avait planqué dans un coin afin de pouvoir les nourrir de temps en temps. Le chat jouait à la balle avec Richard qui gambillait en même temps. Chantal s’était grimée en négresse, mais elle semblait frustrée. Elle essayait vainement de tortiller la grosse masse difforme et gélatineuse qui lui tenait lieu de faubourg en rêvant d’un bal tropical… Rien à faire. Elle coltinait ses cent trente kilos de barbaque amorphe. L’irruption de Bigadjio fit prendre conscience à tout le monde qu’ils n’étaient pas tout seuls sur terre. Ils s’arrêtèrent net. Pourtant lui, il avait plutôt envie de partir avec eux dans cette folie spontanée. Il en éprouva une petite déception.

Le calme revenu, chacun s’activa à quelque utilité : Richard se lança dans la vaisselle. Chantal proposa de mettre en route le bœuf bourguignon qu’elle avait souvent projeté de faire, le jour qu’elle en aurait le temps. Le chat, pour pas trop déranger, demanda à sortir. On lui ouvrit la lourde. Il se débina. Les moineaux se caltèrent à tire d’ailes. Après sa vaisselle, Richard retrouva Bigadjio dans le salon qui lui remit le baveux. Il s’y plongea et lut à haute voix le titre de la une. Bigadjio déballa ses bouquins achetés chez Alex afin de les ranger dans sa petite bibliothèque. Apres son agencement, il dressa la table. Le bœuf bourguignon fut un délice ;

Il prépara le thé comme au pays en appliquant le rituel idoine qui allait avec. Durant tout le temps qu’ils burent le thé, les yeux de Richard ne cessèrent de briller. Le bonhomme avait atteint une sorte de nirvana en esgourdant le laïus débité. Bigadjio s’était lancé dans des explications de certains petits détails de la vie quotidienne en Afrique, chez certaines populations. Le breton était tout concentré, la comprenette aux aguets. Il posait ses questions sans trop vouloir donner l’impression d’être le parfait prosélyte en matière africaine. Pendant une bonne heure, Bigadjio parla de l’Afrique, non point comme ils désiraient qu’elle fût, mais telle qu’elle était dans son essence. Il n’avait rien à leur vendre. Il leur raconta son initiation. Son passage au monde des adultes par le détour de la «Case de l’Homme». Il leur raconta le départ vers les bois sacrés. Des jeunes qui allaient être initiés qui faisaient les adieux parfois douloureusement remplis de fierté. Cette fierté de pouvoir à la sortie s’asseoir avec les aînés. Ces jeunes qui tournaient le dos à leurs mères qui ne les verront plus pendant au moins deux lunes. Ils sont cantonnés dans la forêt, à l’abri des regards des femmes et des non-initiés. Les Kitanguos prenant le relais des pères et qui seront leurs seuls interlocuteurs pendant le séjour dans la forêt sacrée. Pendant leur séjour dans le «Bois sacré», ils endurent une série d'épreuves dont l'enjeu est leur reconnaissance et leur acceptation du pouvoir qui organise le monde des adultes. Ils vont faire l'apprentissage de cette obéissance aux lois des hommes dans une ambiance d’expériences physiques et morale extrêmes et douloureuses qui dit combien leur soumission ne va pas de soi. Il se souvenait de ce monde reclus où la solidarité, la bravoure et l’obéissance étaient les maîtres-mots. Il leur raconta les randonnées sous la chaleur d’un luisant qui semblait vouloir apporter sa contribution à l’éducation à l’endurance de ces jeunes gens. Il leur arrivé de lever un lièvre, de l’attraper à main nus après une très longue course. Le soir, l’apprentissage se faisait autour du feu de bois. On chantait jusqu’à une heure avancée. L’heure des esprits malveillants. Cette période expose la fragilité et la vulnérabilité et la faiblesse des jeunes gens face aux esprits maléfiques de la forêt et des mauvaises intentions des «mangeurs d’âmes». C’est ainsi que le Kankurang apparait. Pour ce faire, il sème la terreur dans les rues du village et tue qui lui résiste, protégeant ainsi le mystère de l'initiation.

Mais les anciens confiants s’en remettaient aux pouvoirs du Kankurang. Le Kankurang, génie protecteur, né dans la forêt, vient pour combattre les mauvais esprits, attiré par la faiblesse des garçons.

Il leur parla aussi de sa ville natale: Ziguinchor qui est restée fortement liée au «bateau». C’est comme cela que l’on nomme la grande catastrophe du naufrage du bateau «Le Joola». On évite de demander après une vielle connaissance par crainte d’une réponse évidente et qui nous revient à la figure comme une gifle confinée dans cette sensation d’impuissance et de fatalisme qui semble régner chez les familles de victimes. Au détour d’une rue sablonneuse chez un libraire le regard du promeneur est attiré par un titre sur une couverture éprouvée par le climat :

L’auteur José Dasylva écrit dans son livre «Le Joola»: La mémoire contre l’oubli: «Le fait que toutes les familles de Ziguinchor soient directement ou indirectement concernées par la perte d’un proche, d’une connaissance, d’un voisin ou d’un ami aura contribué à l’amplification du deuil à l’échelle de la commune, de sorte que les décès ordinaires sont relégués au second plan et partant, ne mobilisent pas assez de foule car chacun est en deuil. En effet, de mémoire de Ziguinchorois, jamais dans l’histoire de cette région, les habitants ont eu à présenter les condoléances de manière aussi répétitive et simultanée. Et plus les gens se déplacent pour présenter les condoléances et plus ils sont informés qu’un tel est dans le bateau et plus, ils ont encore des distances à parcourir pour compatir à la douleur d’autrui.

Sur un autre plan, beaucoup de proches de victimes ont eu à développer des mécanismes de résistance face à la détresse. Ce qui a compromis la possibilité de faire le deuil, car, avec le lambeau de l’espoir, le miracle n’est pas exclu».

La région naturelle de la Casamance semble maudite. Les infrastructures sont globalement inexistantes, celles qui tiennent debout tremblent sous le poids des années puisque datant de l’époque de la présence occidentale en Afrique. Le pont, unique trait d’union qui ouvre la ville vers le nord du pays a besoin d’une sérieuse réhabilitation sous peine de revivre une autre catastrophe.

Quand on quitte cette ville, on ne peut pas s’empêcher d’éprouver un pincement au cœur. Elle semble nous retenir pour ne pas sombrer dans l’oubli. On peut entendre son cri de détresse, son appel au secours. Mais le départ est inéluctable. Le pont franchi, la mangrove s’ouvre de part et d’autre de la nationale. Le fleuve envoie son odeur puisée de ses entrailles. Le voyage s’avance lourd et difficile. La route est dans une situation que la progression d’un piéton dépasse un véhicule. Bignona ne semble pas mieux lotie que sa sœur. Elle montre un visage encore plus éprouvé surtout depuis les derniers accrochages. Sur cette nationale avant la frontière gambienne, chaque touffe d’herbe, chaque maquis semblent cacher un danger. Mais l’on se rassure très vite à la vue des détachements de l’armée sénégalaise qui veille sur la sécurité de la région. Et on soupire : Kassoumaye Casamance!

C'était le 26 septembre 2002...
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