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Discours de Barack OBAMA: La nouvelle diplomatie "musulmane" de l'Amérique (Suite et Fin)

par Bakary Sambe 15 Juin 2009, 17:32 Analyses & opinions

Par Dr. Bakary SAMBE

Spécialiste du monde musulman et des relations internationales

Institute for the Study of Muslim Civilisations

Aga Khan University, Londres

Le choix du Caire répond, donc, à une véritable logique et à une stratégie mûrie par des conseillers très avertis des réalités musulmanes.

Le Caire est le cœur battant du monde arabe culturellement et politiquement, l’épicentre stratégique où se prend la température de l’opinion, par ailleurs, siège de la Ligue arabe. C’est aussi le grand laboratoire du Sunnisme auquel appartient 90% des Musulmans, avec Al-Azhar qui en produit les fatwas et forme les clercs à travers le monde. Bien que 80 % des Musulmans ne soient pas arabes, ils restent, toutefois, sensibles à leurs causes au regard du maquillage religieux qu’on leur donne de bonne guerre diplomatiquement parlant. Mais il ne faut pas oublier non plus que l’Egypte et la Jordanie d’Abdallah II (qui vient d’exempter les Israéliens de visa pour le Royaume) font partie des pays les plus consensuels de la région, ayant conclu des accords de paix et de coopération avec l’autre allié important : Israël.

La Syrie, par exemple, ne pouvait pas être le cadre d’un tel discours au risque de frustrer aussi bien les Israéliens que les Libanais qui l’accusent de menacer la souveraineté avec l’Iran chiite qui financerait le Hezbollah.

Une dernière raison de ce choix stratégique pourrait être la manière dont l’Egypte catalyse, depuis toujours, les deux revendications identitaires qui structurent la géopolitique de cette région : l’arabisme ou le nationalisme arabe, depuis la période nassérienne et l’islamisme avec l’influence toujours grandissante de l’idéologie des Frères Musulmans dont même le Hamas serait aussi l’émanation.

Il faut dire, enfin, que même la temporalité est prise en compte : on venait de sortir des évènements de Gaza et on s’achemine, au regard des derniers développements, vers des moments difficiles avec la question du nucléaire iranien. Bref, en un lieu et en un temps, la diplomatie américaine a pu envoyer un seul message à tout un ensemble même s’il est constitué de plusieurs sous-ensembles.

Il est vrai que les inquiétudes montantes au sujet de l’Afghanistan, de l’Irak mais aussi du nucléaire iranien, font que nombre de Musulmans restent sur l’opinion figée selon laquelle, l’Amérique aurait toujours un problème structurel et idéologique avec l’Islam.

Néanmoins, dans le cadre précis de ce dernier discours, Obama semble dire que ce n’est pas avec l’Islam que l’Amérique a un problème, mais avec sa lecture violente par une infime minorité. Cet aspect est très net dans ses propos et il semble aussi faire comprendre aux Musulmans que ce problème de l’extrémisme et de la violence leur est commun et qu’ils devaient y faire face ensemble. Mais, on ne pourrait vraiment pas croire à un problème structurel qu’aurait l’Amérique avec l’Islam rien que par les signaux qu’il a voulu envoyer à ceux qu’il a appelés ses «compatriotes» musulmans dont il a voulu délivrer le «Salam aleykoum» dans son adresse. Ce discours, n’a pas oublié les minorités musulmanes d’Europe en même temps qu’il a voulu, aussi, insister sur le fait que l’Amérique elle-même compte un nombre important de Musulmans dans sa population et qui jouissent de tous leurs droits et libertés. Pour l’anecdote, j’ai été, et je crois que je le suis encore, profondément marqué par cette prière hebdomadaire du vendredi auquel j’ai pris, récemment, part, à Washington, dans une grande salle du Capitole, après une rencontre mémorable avec le premier Congressman noir et Musulman, Keith Ellison qui avait prêté serment sur un Coran de la Librairie du Congrès qui appartenait à Jefferson. Précisons que ce Représentant de l’Etat du Minnesota n’a pas été élu dans un Etat où pèse un électorat spécifiquement musulman ! Au contraire !

On peut, donc, dire, sans grands risques, que les Américains, dans leur majorité, se sont inscrits dans cette rupture en élisant Obama pour, en plus du fait qu’il était l’homme de la situation par ses compétences, mieux exprimer le rejet du Bushisme, dans son arrogance, et de son prolongement que représentait un John McCain. Ils ont envoyé un message très fort et qui commence à faire timidement tâche d’huile ne serait-ce que dans les mentalités, surtout en Europe. C’est cet ensemble de faits, auxquels, Obama a d’ailleurs intentionnellement fait allusion dans le discours du Caire qui peuvent conforter dans la foi en un «nouveau départ» possible…

S’agit-il d’un optimisme excessif dans les relations entre une super-puissance et plus d’un milliards d’individus soudés et divisés par nombre de choses? Il faut, certes, rester vigilant et conscient des jeux discursifs et de la convocation de symboles consensuels en diplomatie. Cependant, même si, comme le disait un responsable, en politique, «les promesses n’engagent que ceux qui y croient», on peut avoir la ferme conviction, aussi, qu’à force de tenir un discours on finira à être tenu par ce même discours.

Le monde a changé de telle sorte que le pragmatisme dicte ses lois au politique, surtout dans un contexte de crise économique marqué par une rareté des ressources qui, bien que capable d’accentuer la conflictualité, est aussi à même de fixer les priorités. Et il est sûr que l’Amérique sait pertinemment où se trouve les siennes.

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