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Plus que des remords

par Akodien 8 Septembre 2007, 11:15 Opinions

Akodians-256.jpgMieux vaut tard que jamais. Le 19 juin 2007, l'Etat de New York, par la voix de son assemblée législative, a présenté ses profonds regrets pour son rôle dans la tragédie de l'esclavage, révélant ce jour-là qu'au cœur du xviiie siècle les Noirs en servitude représentaient 20% de la population locale. Ces excuses officielles intervenaient après celles de l'Alabama, du Maryland et de la Caroline du Nord, et surtout de la Virginie, qui, la première, a battu sa coulpe le 24 février dernier, lors des commémorations des 400 ans de Jamestown, où les premiers Africains arrivèrent en 1619.
Les funérailles du leader noir assassiné Medgar Evers, à Jackson (Mississippi), en 1963 : l'affaire ne sera jugée que sous Bill Clinton.
La résolution, votée à l'unanimité par les élus de Richmond, ancienne capitale de la confédération sudiste, a suffisamment marqué les consciences pour susciter une surenchère de mea culpa. Depuis un mois, le Missouri, le Delaware, le Tennessee et la Géorgie débattent du bien-fondé d'éventuelles repentances, sans que l'on sache encore quelle valeur juridique leur accorder. «Chaque fois que les Américains ressentent une crise ou un malaise dans les relations entre races, constate Ira Berlin, historien à l'université du Maryland, ils se focalisent sur l'esclavage, perçu comme le point de départ des inégalités actuelles.»

Retour aux sources
La nouvelle soif identitaire de la classe moyenne noire fait la fortune de centaines de cabinets de généa- logie chargés de retracer les lignées familiales à l'époque de l'esclavage, le plus souvent grâce aux déclarations d'impôt des propriétaires blancs, rares documents contenant les prénoms des captifs. Au prix de quelques surprises: Al Sharpton, politicien noir de New York, a ainsi découvert, en février dernier, que son arrière-grand-père appartenait à un ancêtre du sénateur républicain sudiste Strom Thurmond! Il compte demander une analyse ADN, afin de déterminer si le sang de l'ancien esclavagiste coule aussi dans ses veines. Ces recherches ont également pour but de révéler l'origine géographique. Le National Human Genome Center, à Washington, a ainsi accumulé plus de 3 800 échantillons d'ADN dans diverses régions d'Afrique de l'Ouest.
Si crise il y a, elle est latente et complexe. 1 Noir sur 4 vit encore sous le seuil de pauvreté, contre 1 Blanc sur 12. Leur présence disproportionnée dans les prisons, où il représentent 1 détenu sur 2, et dans les rangs des victimes de la violence urbaine demeure la plaie des Etats-Unis, malgré l'essor indéniable d'une prospère middle class noire et l'apparition, sur la scène publique, de personnalités afro-américaines «incolores», comme le présidentiable Barack Obama. Aussi les institutions politiques et les partis peinent-ils à trouver un nouveau langage qui consacre les progrès accomplis sans nier les injustices du passé.
Surprise, c'est le Sud, réputé borné, irrédentiste et raciste impénitent, qui innove et tranche dans l'imbroglio. Quand les élus noirs de Virginie ont proposé des «regrets» au vote, le texte a recueilli toutes les voix blanches et républicaines. «C'est, entre autres choses, un signe positif de l'influence des Eglises évangéliques dans la vie politique locale, analyse Vernon Burton, professeur d'histoire et de sociologie à l'université de l'Illinois. Longtemps alliées aux républicains, elles rappellent maintenant que la morale passe aussi par la justice sociale. Et les politiciens les écoutent...»
En Virginie, certains élus républicains ont aussi vu dans ce vote un moyen facile de régler leur contentieux avec la communauté noire. Mais, en Géorgie, un Etat où les esclaves constituaient près de la moitié de la population en 1830, le débat est houleux. Jeff Mullis, un sénateur local, a mis au vote une loi consacrant le mois d'avril à la célébration de «l'histoire et [de] l'héritage de la Confédération» [le Sud sécessionniste, entre 1861 et 1865].

Et en France...
Depuis l'année dernière, la France célèbre officiellement, le 10 mai, la mémoire de ceux qu'elle a asservis et exploités dans ses colonies des Antilles et de l'océan Indien.

La loi Taubira
Cette date marque l'anniversaire du vote, en 2001, dans une relative indifférence, d'une proposition de loi présentée par la députée de Guyane, Christiane Taubira (apparentée PS), reconnaissant la traite et l'esclavage pratiqués par les pays européens entre le xve et le xixe siècle comme un «crime contre l'humanité».
Depuis le décret du 27 avril 1848 abolissant l'esclavage, le débat autour du passé colonial et esclavagiste de la France était longtemps resté occulté. Dès 2005, toutefois, ces questions ont fait rage: loi sur les «aspects positifs de la colonisation», partiellement abrogée depuis, pétition des Indigènes de la République, mise en cause d'historiens accusés de révisionnisme...

Les Britanniques aussi...
La Grande-Bretagne, pour sa part, a célébré, le 25 mars, le bicentenaire de l'abolition de l'esclavage dans l'Empire britannique, sur fond de débat entre l'Eglise anglicane, qui demande pardon, et l'Etat, qui instaure une simple journée du souvenir.

Les élus noirs ont exigé que cette proclamation de la culture sudiste s'accompagne aussi d'une reconnaissance de ses aspects les plus inhumains. Rien n'est encore gagné: «Je ne suis pas contre un langage de réconciliation, assure Mullis, se faisant l'écho des conservateurs blancs de l'Etat. Mais je suis hostile à l'idée d'exprimer des excuses. Aucun d'entre nous n'était en poste à l'époque de l'esclavage.»
Une facture symbolique de 1 400 milliards de dollars.
Ce refus s'explique aussi, plus subtilement, par la crainte qu'une reconnaissance de responsabilité ne déclenche une avalanche de procès en dommages et intérêts au bénéfice des descendants d'esclaves. Le fameux Mouvement international pour les réparations, revitalisé en 2001 par la publication d'un livre à succès de l'activiste Randall Robinson (The Debt: What America Owes to Blacks) est devenu le moteur de la Conférence mondiale contre le racisme, tenue la même année à Durban, en Afrique du Sud. Aux Etats-Unis, la question divise les «intégrationnistes», issus du mouvement des droits civiques et favorables à la réconciliation avec les Blancs, et les «nationalistes», partisans d'une reconstruction de l'identité de la communauté noire et d'une compensation des souffrances endurées.

De ce vieux débat, il ne reste qu'une facture symbolique et faramineuse de quelque 1 400 milliards de dollars, estimation du travail gratuit de 11 millions de captifs, majorée des réparations et des intérêts. S'y ajoutent quelques mesures exemplaires: la compagnie d'assurances Aetna a dû ainsi présenter ses excuses pour avoir, pendant plus d'un siècle, assuré les propriétaires d'esclaves. Et plusieurs grandes villes américaines, Chicago, Los Angeles et Detroit, exigent depuis cinq ans de toute entreprise souhaitant s'implanter sur leur territoire qu'elle dévoile ses éventuelles implications passées dans l'esclavage.

La repentance officielle de l'Etat fédéral n'est, quant à elle, pas à l'ordre du jour. Bill Clinton a pu s'en approcher par son «Nous avons eu tort», prononcé lors de sa tournée africaine de 1998; George W. Bush a usé, en 2003, au Sénégal, de diversions lyriques pour condamner la traite sans reconnaître la culpabilité de la nation.

En revanche, le département de la Justice assure aujourd'hui relancer les enquêtes sur les crimes racistes impunis des années 1950 et 1960. Trois des cas les plus célèbres, dont l'assassinat de l'activiste Medgar Evers et la mort de quatre petites filles dans l'attentat à la bombe de Birmingham, en 1963, ont été jugés sous Clinton. Depuis 2001, le FBI s'est contenté de revisiter, vainement, l'affaire Emmett Till - le lynchage, en 1955, dans le Mississippi, d'un gamin de 14 ans soupçonné d'avoir sifflé une femme blanche. Mais il s'engage à étudier la centaine de vieux dossiers présentés à la fin de février par les organisations de défense des droits civiques. En attendant, il faudra se contenter des regrets des Assemblées du Sud.

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