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Après Accra: l’Afrique devra marcher ou périr !

par Akodien 17 Juillet 2007, 00:33 Opinions

afrique-sans-frontieres.jpgL’on a beaucoup épilogué, en Afrique et ailleurs, sur la question de savoir si « le Grand débat sur le gouvernement de l’Union » tenu par les chefs d’Etat et de gouvernement africains du 1er au 3 juillet derniers à Accra, s’est soldé par un succès ou par un échec. C’est de bonne guerre et les réponses sont aussi variées que les motivations qui les sous-tendent.

Certains de ceux qui parlent d’échec, par exemple, ne veulent pas de cette perspective d’une Afrique qui se pose comme pôle politique et économique autonome et puissant au cours des prochaines décennies. Une telle perspective serait, selon eux, de nature à accentuer les tendances multipolaires qui se dessinent dores et déjà dans le monde et offrent des perspectives sans précédent pour les peuples, notamment africains, qui veulent la liberté et l’émancipation économique. Pour ceux-là, il y a déjà fort à faire avec les puissances émergentes d’aujourd’hui que sont la Chine, l’Inde ou le Brésil pour ne pas que les Africains en rajoutent.

 

Avant Accra, il s’est trouvé certains chefs d’Etats africains pour soulever la question de savoir quelle est la valeur ajoutée d’un gouvernement africain, d’un Exécutif continental. Il a été heureux de constater qu’à Accra, aucun leader ne s’est levé pour remettre en cause la pertinence de cet objectif.

 

Le problème du poids décroissant de l’Afrique dans le commerce mondial (moins de 2 %) en dépit de ses immenses potentialités, la faiblesse du commerce intra africain combinés au caractère marginal de l’influence du continent dans les négociations commerciales internationales sont un des facteurs qui, me semble-t-il, travaillent fortement les consciences de nombreux dirigeants africains et leur montrent l’inanité d’un certain immobilisme.

 

L’Union européenne échange en son sein 66 % de sa production ; l’Alena (Mexique, Etats-Unis, Canada) est à 55 % quand l’Afrique est à seulement 10-12 %. Les experts indiquent pourtant qu’un gain d’1% de parts de marché dans les échanges commerciaux internationaux, équivaudrait à sept (7) fois le volume de l’Aide publique au développement que reçoit le continent.

 

En tout cas à Accra, beaucoup de chefs d’Etat et de gouvernement ont insisté sur la problématique des capacités de production et d’offre de l’Afrique et sur la facilitation des échanges intra africains et ils n’ont pas eu tort.

 

Voyons les Accords de partenariat économiques (Ape) qui doivent, sous peu, gouverner les échanges entre l’Europe et les Acp (Afrique, Caraïbes Pacifique) : aujourd’hui, ces accords comptent de nombreux adversaires aussi bien au niveau des Acp qu’en Europe même, qui considèrent que, sous leur forme actuelle, ils sont de type essentiellement mercantiles, loin de toute préoccupation de développement du continent. De telles thèses sont développées jusque dans le Parlement européen.

 

Toutefois, il me paraît peu probable, en dépit du dynamisme des activistes anti Ape, que ce que d’aucuns appellent le forcing de la Commission européenne pour faire passer les accords tels qu’ils sont à l’heure actuelle, puisse être mis en échec. En effet, à Bruxelles, aux négociations Ue/Acp, la Commission européenne, qui représente les intérêts de 27 pays membres dont certains, pris individuellement, pèsent économiquement plus lourd que toutes les économies africaines réunies, se présente toujours avec un effectif réduit, autour du commissaire au Commerce Peter Mandelson.

 

En face une pléthore de délégations Acp, qui ne peuvent même pas tenir dans une grande salle. Il est clair dans ces conditions, que lorsque des divergences apparaissent entre les deux parties, ceux qui sont déjà plus forts et, de surcroît plus unis, sont mieux outillés pour s’en sortir.

 

Dans les conférences ministérielles de l’Organisation mondiale du commerce, les Africains, qui sont classés là-bas en Pma (Pays moins avancés) et en Ped (Pays en développement) s’émerveillent souvent de la taille des délégations américaines (plusieurs centaines de membres) qui permet aux Américains d’être partout où l’on discute. Ils sont en effet dans tous les comités, tous les sous-comités, tous les groupes, tous les sous-groupes et même les cafés et les couloirs. Quant aux Africains, qui auraient pu, sous certaines conditions être aussi efficaces, ils pataugent au sens littéral du terme avec des délégations squelettiques qui ne savent pas à quelle salle se vouer devant la multiplicité et la diversité des réunions. J’ai rencontré à Hongkong une délégation africaine de deux (2) personnes qui s’émerveillait elle, de la taille de la délégation sénégalaise de vingt personnes !

 

Le dernier sommet Chine-Afrique a été une illustration parfaite et poignante du drame que vit une Afrique dispersée dans ce contexte de Mondialisation. Il fallait voir dans cette très grande salle du Palais du peuple de Beijing, le Président Chinois Hu Jin Tao parlant au nom d’un milliard trois cent millions d’êtres humains (1.300.000.000), devant plusieurs dizaines de chefs d’Etat et de gouvernement africains, qui n’ont ni politique agricole commune, ni politique industrielle commune, ni politique d’investissements ou de concurrence commune ! Il aurait fallu plutôt parler de sommet Chine-Afriques (pluriel).

 

Il en est de même, au demeurant, dans une certaine mesure, du sommet France-Afrique ou encore de l’ Agoa qui réunit annuellement les Etats-Unis d’Amérique et des pays africains.

 

Non ! Quelque chose ne tourne pas rond chez nous autres Africains. Il y a trop de faux débats là où il faut essentiellement du pragmatisme. Nous disons tous que nous voulons apprendre à nager mais depuis quarante quatre ans (44) ans, nous marchons le long de la plage ou autour de la piscine, c’est selon, dissertant sans cesse sur les différents types de nage (brasse, papillon et que sais-je encore) mais sans jamais toucher à l’eau. Le mouvement, on le prouve en marchant !

 

Il convient, me semble-t-il, d’évacuer quelques faux débats et de se concentrer sur les questions posées et à résoudre. A ce sujet, j’entends des Africains dire doctement : « il faut consulter les peuples ». Ceux-là ignorent ou feignent d’ignorer que ce sont plutôt des secteurs de l’intelligentsia africaine et certains dirigeants politiques du continent qui ont pris leurs peuples en otages sur ce dossier à partir de problématiques qui n’ont jamais été celles des peuples africains.

 

Feu le Professeur Ki-Zerbo aimait à rappeler le fameux dicton Yoruba de l’époque coloniale : « la frontière entre le Bénin et le Nigeria selon ce vieux dicton, ne sépare pas les Yorubas mais sépare les Anglais et les Français ». Voilà la vérité chez les Yoroubas. Elle est la même partout ailleurs en Afrique. La bonne question que les peuples Africains se posent plutôt, est celle de savoir pourquoi devraient-ils présenter des papiers pour visiter un oncle ou un cousin de l’autre côté d’une ligne que l’on a tracée sans leur demander leur avis.

 

Il y avait deux (2) murs de Berlin, on ne le dit pas assez : le premier, plus connu, parce que séparant un même peuple au cœur de l’Europe, a été érigé au lendemain de la 2ème Guerre mondiale par l’ex-Union soviétique. Il a été abattu suite à l’effondrement de ce bloc. Le second mur, plus ancien quoique moins connu, est celui érigé en 1885 à la Conférence de Berlin par les puissances coloniales de l’époque qui, à l’aide d’une règle et d’un compas, ont délimité les frontières africaines en l’absence des Africains et surtout sans leur avis, frontières sur lesquelles nous nous agrippons aujourd’hui comme si elles avaient émergé en même temps que l’Afrique.

 

Nous devons à notre tour, abattre notre mur de Berlin. Du temps de Nkrumah, les gradualistes disaient : « il faut d’abord construire les Etats-nation et les consolider avant de parler des Etats unis d’Afrique ». Aujourd’hui que les États-nation sont là, on nous dit : « C’est trop compliqué avec ces Etats-nation qui ne veulent rien céder de leur souveraineté ». J’ajouterai : et d’ailleurs, quelle souveraineté, quant au fond ?

 

Le succès du sommet d’Accra a été moins les résolutions très précises et très concrètes qui en sont issues (ce qui est déjà très important en soi) que le caractère profond, franc et direct des débats entre leaders africains.

 

Traditionnellement, les sommets de l’Union africaine se caractérisaient par ce que l’on pourrait appeler une présence symbolique chez beaucoup de dirigeants. L’on vient le matin et l’on repart l’après-midi. A Accra par contre, pendant deux (02) jours d’affilée, les chefs d’Etat et de gouvernement, présents en grand nombre, démarraient leurs séances entre 10h et 11h le matin jusqu’à 22h et au-delà avec une pause de 14 h à 16 h. Et les débats ont été, par moments, assez rudes et reflétaient bien la gravité du moment et la dimension des enjeux. Ces débats auraient dû être retransmis, en direct si possible, par toutes les radios et télévisions d’Afrique pour que les Africains sachent ce que chacun de leur leader pense réellement de la question.

 

Pour dire vrai, il n’y aura jamais, à mon humble avis, une cinquantaine d’Etats africains sur la ligne de départ pour le gouvernement de l’Union, encore moins pour les Etats unis d’Afrique. « Ndar Xëyul Sotti », Paris ne s’est pas faite en un jour. Les Etats-Unis d’Amérique étaient d’abord 04, puis treize et aujourd’hui 50. De son côté, le Président de la Commission européenne a rappelé, fort utilement à Accra, devant les dirigeants africains, que l’Europe a commencé à 6 et qu’elle est aujourd’hui à 27.

 

Ceux qui sont prêts doivent, sans délais supplémentaires, mettre en place un gouvernement commun, si possible dès 2008, en n’ayant pas peur de commettre des erreurs. En 1986, à la phase finale de la Coupe d’Afrique des Nations au Caire, Jules François Bocandé, notre idole de l’époque, manqua un penalty décisif (comme cela du reste arrive à presque toutes les stars du football dans le monde) et on le lui reprocha assez durement ici au Sénégal. Sa riposte, pénétrante de vérité, ramena les critiques à des proportion beaucoup plus modestes : « Le penalty, rétorqua-t-il, c’est moi qui l’ai raté parce que c’est moi qui l’ai tiré ». Eh Oui ! Ceux qui ne tirent jamais de penalty n’en rateront jamais de leur vie, tout comme ils n’en marqueront jamais !

 

Bien sûr, il faut mettre tous les atouts de son côté pour amoindrir les erreurs et en limiter la portée. Il y a, depuis la nuit des temps, deux postures possibles par rapport à une difficulté : celle consistant à l’évoquer comme cause et justification de l’immobilisme et celle qui consiste à y trouver une source de motivation et un levain pour l’action.

 

Si ceux qui se sentent prêts n’en administrent pas la preuve, jamais le train de l’unité ne sifflera. Et le temps nous est compté. L’on ne peut, avec moins de 2 % de parts du marché mondial, considérer que nous avons encore le temps de disserter.

 

Loin de moi toutefois l’idée de penser qu’il n’y a plus rien à discuter. En effet, les bonnes questions doivent être posées et discutées pour leur trouver de bonnes réponses. A cet égard, le temps qui nous sépare du prochain sommet de l’Union africaine devrait être pleinement mis à profit. Sous ce rapport, la classe politique sénégalaise et l’intelligentsia du pays sont interpellées dans ce contexte si décisif, si crucial.

 

Il se trouve en effet que, pour des raisons que les historiens pourraient mieux expliciter, l’Intelligentsia en général et les leaders politiques sénégalais, toutes obédiences confondues en particulier, ont eu une culture politique fortement imbibée de panafricanisme, de Senghor à Wade en passant par Cheikh Anta Diop et bien d’autres, même si, ici aussi, l’on a connu la controverse sur les approches.

 

J’ai entendu Ousmane Tanor Dieng, Premier secrétaire du Parti socialiste, rappeler la fameuse théorie des cercles concentriques de Senghor avant de revendiquer son appartenance au camp des gradualistes. Je ne suis pas sûr pour ma part, que Senghor, qui s’est tant battu, au plan théorique et pratique contre la balkanisation de l’Afrique, serait, aujourd’hui encore, sur les mêmes positions qu’en 1963. Bref, il faut débattre et, à mon avis, les contradictions politiques locales, si importantes soient-elles, ne devraient pas nous empêcher de travailler ensemble à créer les conditions globales qui feront en sorte que demain, quelle que soit la famille politique qui présidera aux destinées de notre pays, les choses seront beaucoup moins difficiles qu’elles ne le sont aujourd’hui. C’est un appel patriotique que, modestement et humblement, je souhaiterais lancer à l’occasion de cette présente contribution.

 

L’idée d’une conférence panafricaine des partis politiques (oppositions et majorités) lancée par And–jëf/Parti africain pour la démocratie et le socialisme me semble assez intéressante à cet égard. Déjà en 1992, Me Abdoulaye Wade, alors ministre d’État, avait réussi ce pari de réunir à Dakar plusieurs dizaines de partis politiques au pouvoir et dans l’opposition, venus de toutes les régions d’Afrique avec l’accord et l’appui du Président Abdou Diouf. Le thème de ce colloque portait sur les transitions démocratiques en Afrique. Aujourd’hui, il s’agirait de se focaliser sur les conditions minimales à réunir pour l’avènement d’un Exécutif continental.

 

Le ministre d’Etat Gadio, avant Accra, avait entrepris un intéressant travail d’implication de ce qu’il est convenu d’appeler les forces vives de la Nation. C’est ainsi qu’à Accra, les dirigeants de grandes centrales syndicales étaient présents, ainsi que des leaders d’organisations de jeunesse, de femmes, sans compter les associations qui luttent pour un commerce équitable ou encore l’Université.

 
 

Il devrait à mon avis poursuivre ce travail en l’élargissant. A ce propos, la réunion de restitution d’Accra qu’il a annoncée devrait être un moment fort de partage et surtout une occasion de passer à la vitesse supérieure pour l’émergence d’un vaste mouvement populaire, transcendant les barrières partisanes, les barrières syndicales, les barrières idéologiques, confessionnelles et autres. C’est le moins que la patrie de Cheikh Anta Diop, de Senghor, de Wade et de tant d’autres disparus ou encore parmi nous, puisse apporter à la corbeille de cette union salvatrice.

 

Personne ne devrait pouvoir dire : « j’ai été exclu », tout comme personne ne devrait s’auto exclure.

 

 L’année 2008 doit assurément être l’année de l’Afrique !

 

 

 

Mamadou DIOP « DECROIX »
Ancien ministre du Commerce
Membre de la délégation sénégalaise à Accra

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